Exposition

Art by Telephone… Recalled

Du 15 nov. au 24 fév. 2012 Cneai=

Né en 2012 de la reprise par Sébastien Pluot et Fabien Vallos de l'exposition "Art by Telephone" de 1969, le laboratoire de recherche "Art by Telephone... Recalled" travaille à interroger et à mettre en lumière la "pratique d'interprétation" dans l'art contemporain.

Une chronologie précise

Au début du XXe siècle, l’art conceptuel, n’existe pas encore. Dans le dernier quart du siècle, il s’incarnera dans une acception large, fondée sur l’affirmation de la primauté de l’idée sur la réalisation.

Cependant, très tôt dans le siècle, les prémices à ce courant artistique, qui n’a jamais pu se passer totalement de dispositifs formalisants, qui passent le plus souvent par la photographie, l’édition, les diagrammes, schémas, fichiers, installations diverses, etc., sont déjà repérables. En 1913-1914, ce sont les « 3 Stoppages étalon » de Marcel Duchamp qui amorcent l’idée de l’art comme expérience ; tandis que peu après en 1922, c’est une suite de cinq œuvres réalisées sur porcelaine émaillée qui introduit dans l’art l’usage du langage sous sa forme parlée.

Jeune auteur âgé de 27 ans, László Moholy-Nagy dicte la réalisation des œuvres par téléphone à une fabrique d’enseignes. L’artiste a sous les yeux le nuancier de l’usine et il esquisse ses peintures sur du papier millimétré. À l’autre bout du fil, le fabricant, qui a devant lui une feuille identique, inscrit les formes énoncées par l’artiste. L’un des tableaux sera réalisé en trois tailles différentes, afin que l’artiste puisse étudier, selon un mode constructiviste, le rapport des couleurs et principes d’équilibre entre figures et fond, formes et contre-formes, triangles, cercles et carrés.

Aujourd’hui l’expérience des « Telephone Pictures », plus couramment désignée par « Telephone Paintings », semble très claire : célébrer l’univers mécanique et technologique que László Moholy-Nagy découvre à Berlin et en même temps, ridiculiser la position de l’artiste créateur, le démettre de son expressivité.

Une exposition historique

Plus de 40 ans plus tard, en 1969, du 1er novembre au 14 décembre, une exposition collective à l’initiative de Jan van der Marck, directeur du Museum of Contemporary Art de Chicago prolonge cette expérience, en convoquant 37 artistes issus des tendances minimale et conceptuelle, de Fluxus ou encore du Pop Art. Les artistes sont Siah Armajani, Richard Artschwager, John Baldessari, Iain Baxter, Mel Bochner, George Brecht, Jack Burnham, James Lee Byars, Robert H. Cumming, Francoise Dallegret, Jan Dibbets, John Giorno, Robert Grosvenor, Hans Haacke, Richard Hamilton, Dick Higgins, Davi Det Hompson, Robert Huot, Alani Jacquet, Ed Kienholz, Joseph Kosuth, Les Levine, Sol LeWitt, Robert Morris, Bruce Nauman, Claes Oldenburg, Dennis Oppenheim, Richard Serra, Robert Smithson, Guenther Uecker, Stan Van Der Beek, Bernar Venet, Frank Lincoln Viner, Wolf Vostell, William Wegman et William T. Wiley.

Par téléphone se déroule entre Jan van der Marck et chacun d’eux une conversation. L’échange enregistré recueille les instructions verbales de réalisation d’une œuvre destinée à être produite par délégation. « Art by Telephone » veut rendre compte d’une tendance pas encore hégémonique mais juste naissante, celle d’une « conceptualisation » de l’art. Tandis que le projet est aussi conçu et expérimenté par son commissaire comme un moyen économique de produire une exposition collective conséquente, beaucoup d’artistes proposent dans ce sens des œuvres conceptuelles matériellement modestes en termes de moyens (succinct conceptual works) qui sont parmi les premières de cette nature matérielle à être exposées dans un musée américain.

Un catalogue en forme de vinyle LP

La publication d’un vinyle LP d’une durée de 44 minutes, « Art by Telephone », édité par le Museum of Contemporary Art en 1969 à cette occasion et faisant office de catalogue d’exposition, grave définitivement l’exposition dans l’histoire de l’art comme un des exemples paroxystiques de l’usage du langage verbal dans l’art.

L’ombre portée de l’exposition, par le biais de l’édition d’un fac-similé du LP « Art by Telephone », est visible à New York, en 2008 — où seule la pochette manquante est rééditée, en sérigraphie. Le prix élevé de l’objet fixé à 400 dollars n’oblitère néanmoins pas son statut initial de catalogue. Une exposition elle-même intitulée « Art by Telephone » (Chicago: Museum of Contemporary Art, 1969), à l’initiative de la galerie éditrice, Specific Object / David Platzker, dévoile dans le même temps selon ses consignes d’exécution enregistrées, « Variation on Wall Drawing » #26, l’œuvre de Sol LeWitt de 1969. Aujourd’hui, une version MP3 téléchargeable gratuitement de « Art by Telephone » est disponible sur le site ubu.com.

Une exposition contemporaine et un programme d’enseignement

À l’automne 2012, l’exposition Art by Telephone Recalled conçue par les commissaires français Sébastien Pluot et Fabien Vallos, s’affirme dans cette généalogie précise. La proposition historique portée par Jan van der Marck qui interrogeait les processus de réalisation et de création est ici mise à l’épreuve.

« Art by Telephone Recalled », qui rejoue les principes de l’exposition de 1969 est aussi un projet plus vaste, qui comprend des moments différents. La présentation d’archives, soit les documents originaux relatifs à la réalisation des pièces et le catalogue sous forme de vinyle LP où figurent sur la pochette images de l’exposition, textes et description des œuvres ; le développement d’un programme de recherche autour de la réalisation déléguée d’œuvres et de la « pratique d’interprétation » que cela constitue. Ainsi qu’une série de rencontres sur des sujets liés à l’exposition : l’usage des technologies dans l’art, l’usage du document, la « traduction », l’interprétation et la « réactivation » des œuvres, l’émergence et les héritages contemporains de l’art conceptuel.

L’exposition qui se situe simultanément dans cinq lieux d’enseignement différents a aussi un caractère académique. Chaque étudiant concerné des écoles d’art d’Angers, Bordeaux, Nice, de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, du département de littérature comparée de l’université de Columbia et de la School of Visual Art de New York, communique à distance les instructions d’une œuvre. Les contributions sont variées, elles prennent la forme de performances, de vidéos, de pièces sonores, de réalisations sculpturales, d’installations… Elles peuvent aussi être la reprise dictée des instructions pour une pièce historique de Mel Bochner, Hans Haacke ou de Bruce Nauman. L’exposition se déroule également au Cneai, au Capc ainsi que dans les salles d’exposition des écoles d’art d’Angers et Bordeaux.

Le projet envisage de s’étendre à des artistes qui ont appartenu à la scène artistique des années 1960 et 1970, mais qui n’avaient pas été sollicités comme Eleanor Antin, Robert Barry, Michael Asher, Jean Dupuis, Simone Forty, Christine Kozlov, Yvonne Rainer. Tandis que des artistes : AWC, Laurie Anderson, Dominique Blais, Christophe Berdaguer et Marie Péjus, Alejandro Cesarco, Omer Fast, Julie C. Fortier, Ryan Gander, Mark Geffriaud, Renée Green, Carsten Holler, Ben Kinmont, Silvia Kolbowski, Jiri Kovanda, Nicholas Knight, Pierre Leguillon, Jennifer Lacey, Louise Lawler, Rivane Neunschwander, Alejandra Riera, Émilie Perendeau, Will Potter, François Roche, Yann Sérandour, dont le travail respectif dialogue aujourd’hui explicitement avec les problématiques soulevées, sont aussi sollicités.


L’équipe : 
Zeina Barakeh (SFAI), Sylvie Boulanger (Cneai=), Peter Tracey Connor (Barnard College), Christian Dautel (Esba Talm), John Miller (Barnard College), Brian O’Keeffe (Barnard College), Sébastien Pluot, Alexis Vaillant (capc), Fabien Vallos, Chiara Vecchirelli (E. Harvey Foundation), Christian Xatrec (E. Harvey Foundation).

Sébastien Pluot est historien de l’art et commissaire indépendant. Il enseigne et dirige le département de recherche « En traduction » à l’École supérieure d’art d’Angers.

Fabien Vallos est enseignant chercheur à l’École supérieure d’art d’Angers, à l’École d’enseignement supérieur d’art de Bordeaux et docteur de l’Université Paris IV-Sorbonne en philosophie du langage.

La somme des recherches produites dans le cadre du laboratoire Art by Telephone Recalled a été publiée dans l’ouvrage « Art by Telephone Recalled« , (2014).

Le laboratoire de recherche Art by Telephone Recalled a par ailleurs donné lieu à la conférence Recalling Art by Telephone ainsi qu’à une exposition au Cneai (plus d’informations ici).

Infos pratiques

{Exposition "Art By Telephone... Recalled", du 15-11-2012 au 24-02-2013.
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